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Récit d’une guerre qui a eu lieu
La littérature c'est ce qui sauve quand on prétend tout oublier. La guerre du Kosovo, par exemple, et l'oeuvre sinistre des bourreaux serbes contre les femmes et les jeunes filles albanaises. Ce n'est toutefois pas le silence qui est ici à craindre mais plutôt un bruyant « orchestre » de rumeurs, pour reprendre le mot juste de Kadaré. Des rumeurs qui instillent le doute sur l’innocence des victimes et trouvent des circonstances atténuantes au crime commis. L'indulgence envers les tortionnaires s'accompagne alors d'indifférence à l'égard des souffrances d’un peuple. Les Albanais deviennent coupables d'avoir résisté à l'oppression.
Face à cette confusion, la grande littérature remet en ordre le réel. Elle est conscience accusatrice quand les bonnes consciences s’accommodent du pire. La fiction réunit les mots simples des martyrs et les témoignages de ceux qui avaient le tort, par leur malheur nu, de contredire tous les raisonnements sophistiqués sur la souveraineté étatique inviolable, les responsabilités partagées de la guerre ou l'incompréhensible imbroglio balkanique. « Piccola guerra perfetta » (« Petite guerre parfaite ») est le titre, par antiphrase, du puissant roman d'Elvira Dones, publié en italien par l'éditeur Einaudi. Il a, comme les autres récits de Elvira Dones, pour personnage central et blason la femme albanaise. Roberto Saviano, l'auteur du célèbre « Gomorra », confie dans la préface avoir compris à la lecture de ce roman « qu'il n'existe pas une guerre racontée vraiment si l'on n'entend pas ce que racontent les femmes qui l'ont vécue ». 
Car pour atteindre l'objectif stratégique de Belgrade - nettoyer le Kosovo de la présence albanaise - la terreur de masse et les abjections de toutes sortes contre les femmes relevaient de la tactique militaire. Les milices et autres chiens de guerre serbes avaient pour feuille de route l’humiliation de tout un peuple. Treize milles morts, vingt milles femmes outragées, selon les témoignages rassemblés par les travailleurs sociaux au Kosovo: « Piccola guerra perfetta » est un énoncé impitoyablement documenté de l'horreur vécue au jour le jour par les Albanais. La folie nationaliste serbe se déchaîne contre la jeunesse, le rêve, l'espérance, la solidarité, la féminité ; contre l'humanité d'une nation. Le roman d'Elvira Dones est indispensable car il porte la mémoire des temps difficiles. Il faut en espérer rapidement la traduction dans d'autres langues. Un chapitre de « Piccola guerra perfetta » est proposé ici en version française.
Elvira Dones, Piccola guerra perfetta, Giulio Einaudi editore, 166 p., 17 euros
Safet Kryemadhi
Le fleuve sans nom (pages 95-101)
Traduction de l'italien : Safet Kryemadhi
Ils viennent avec une torche. Trois miliciens et une femme. Ils passent la lampe sur les visages. -Celle-ci, -dit la Serbe, - elle a vingt ans. Elle est blonde, elle a deux tétons… -Et comment tu sais qu'elle est blonde? Je ne vois rien. -Il fait nuit, non? Fais-moi confiance. Blerime s'est couverte de paille. Tante Dardana aussi. Ils emportent une fille à droite de Blerime et, tant qu'ils y sont, un Serbe traîne aussi dehors le frère de la malheureuse, auquel il manque un bras. Une bombe l'a arraché il y a quelques jours mais lui est resté en vie malgré le sang perdu: un océan. La soeur lui avait embrassé le moignon et lui avait murmuré durant toute la nuit: je prends ta fièvre, Alban, mais ne meurs pas, c'est seulement un bras, la belle affaire, « shpirt i motrës ». C'est seulement un bras. Et il est resté en vie. Il délirait en chantant. Puis il pleurait. Les autres le conjuraient de ne pas lâcher un mot. La soeur d'Alban, sans le bras, s'appelle Bukurije. Maintenant ils les portent tous les deux dehors, Bukurije et Alban. Quelques minutes plus tard on entend les cris de la fille, dans le jardin; elle hurle à en déchirer le monde. Mais ne comprennent-ils donc pas, les hommes, que si une femme hurle comme ça il vaut alors mieux la laisser en paix? Si tu l'entends, ce cri, peut-être qu'il te viendrait une réponse du fond de la nuit, des nuits. Et tu t'arrêtes. Tu abandonnes les armes au beau milieu de la rue et tu retournes à ta maison faire autre chose, peut-être regarder un film, ou manger un plat chaud, ou t'asseoir dehors pour écouter le silence descendre dans la paix sainte, pense Blerime. Mais ces Serbes-ci n'ont pas la sensibilité de certaines choses ; maintenant elle est en colère contre eux. Et même si elle pense que quelque chose manque dans leur coeur, cela ne la fait éprouver aucune sympathie. Elle est confuse. Confuse et claire en même temps. Tante Nita dirait « lucide » au lieu de « claire ». Tante Nita et Rea et la professeure Besa Ajeti parlent tellement bien. Elles ont l'allure, le visage de femmes qui savent. Ces derniers jours, dans l'exode, Blerime a mûri ses projets. Avant elle savait qu'elle aurait fait comme tante Nita: vivre seule et enseigner. Mais maintenant cela ne lui suffit plus. Il faut faire plus avec les mots. Elle écrira, racontera ce qui est en train de leur arriver dans cette étable. Si elle savait y faire avec les notes elle mettrait en musique cette horreur ; il y a certainement moyen. Les Schubert, les Beethoven, les Mozart, qu'écoute tante Nita, ont raconté de grandes choses avec la musique; mais à dire vrai, elle, la musique… Elle doit utiliser les mots. Mais pas la voix, la voix n'a pas de sens. Tout le monde parle, cela n'a pas de sens. Elle écrira et cachera cela quelque part, comme ça quand elle sera morte quelqu'un le trouvera et le lira.
Parce qu'il n'y a pas de doute qu'elle mourra. Et ces pensées qu'elle est en train de faire, cachée sous la paille pour ne pas entendre les cris de Bukurije à l'extérieur, étaient sûrement déjà en elle auparavant. La guerre les a seulement faites sortir. Elle ôte un brin de paille de la narine; au moins la guerre doit servir. Elle te fait comprendre les choses. Ou te rend complètement dingue. Elle pense, au contraire de Fatmir qui semble avoir perdu la tête même s'il ne dit rien et fait l'endormi. Il a de la paille ensanglantée collée un peu partout sur les cheveux et le visage. -Pourquoi Allah nous a abandonnés ainsi? - soupire tante Dardana sans s'adresser à personne en particulier. - Qu'avons nous fait au bon Dieu? Blerime caresse la tête de son frère mais lui ne bouge pas. Fatmir agit toujours comme ça, quand quelque chose lui déplait, il fait l'endormi. Il se replie complètement en lui, se verrouille de l'intérieur et il n'y a pas moyen de l'en faire sortir. Maman Hana roule alors les yeux au ciel. Mais Blerime parvient de temps à autre à le tirer dehors, et de cela elle est fière. En plus du football, Fatmir aime les mathématiques, c’est le meilleur de l'école. Il veut devenir un scientifique, ce qui en « fatmiresque » se traduit par : j'irai dans une université importante. « Il y en a une appelée MIT, qui se trouve à Boston, en Amérique, c'est là que je veux étudier, tu comprends ma soeur? » « Toutes ces choses difficiles, soupirait-elle. Les chiffres ?! » « Parce que tu peux jouer au football jusqu'à un certain moment, répondait-il sagement, mais quand tu es vieux tu ne peux plus le faire, ce sont les lois de la nature, tu comprends? » Bien sûr qu'elle comprenait, les footballeurs doivent être jeunes. « C'est pourquoi je veux aimer deux choses dans la vie, et pas seulement une! J'ai décidé d'aimer les mathématiques et le football. Et toi, évidemment, mais tu n'es pas une chose, tu es une personne. »
Fatmir est le meilleur ami de Blerime, même si c’est un garçon et qu’habituellement les mâles restent avec les mâles. Mais Fatmir ne s’ennuie pas à rester avec elle. Ils parlent beaucoup. Sans doute est-il son ami parce que maman et papa sont les meilleurs amis entre eux, et il est naturel alors pour le frère et la sœur de les imiter. A la différence de Blerime qui est un peu exigeante en amitié, Fatmir est facilement sociable. Concrètement, presque tous les enfants du quartier sont ses amis, même les Serbes, avant qu’ils quittent Prishtina pour fuir cette guerre en train d’arriver. A dire vrai, les enfants kosovars du quartier étaient convaincus que les Serbes avaient commencé la guerre. Et les enfants serbes disaient que non, c’était Milosevic qui avait commencé et pas les Serbes. Mais il n’y avait pas beaucoup de logique là-dedans : quelqu’un ne peut pas faire la guerre seul, il ne peut pas être soldat et général et policier et venir au Kosovo pour tout brûler. Si quelqu’un fait le fou et que les autres ne sont pas d’accord avec lui, ils le lui disent, ils ne le suivent en aucun cas, ils lui disent franchement qu’il est en tort et le renvoient, et ils en installent un autre plus raisonnable. Cette discussion avait fini par des coups entre les enfants du quartier. Quand par la suite les familles serbes s’en allèrent, effrayées, les enfants d’ethnie albanaise n’avaient éprouvé aucun regret. Qu’ils s’en aillent où ils veillent, ceux-là.
La pauvre Bukurije là-dehors est toujours vivante, elle pleure encore et proteste, mais elle n’a plus la force de hurler. Les hommes grognent et gémissent et font gicler quelque chose qu’ils nomment avec des vilains mots. A présent Fatmir ouvre les yeux, regarde Blerime et lui dit : -Je ne les laisse pas t’emmener, Bler. -D’accord. -Celui qui arrive le premier chez l’oncle Arlind, lui raconte comment l’autre est mort, d’accord ? -Tu ne vas mourir, frère. -« T’kam loçkë. » - Blerime sourit de toutes ses dents. C’est une expression de femmes, les mâles ne disent pas ces choses. -Tu ne mourras pas, « shpirt i motrës », et je te promets que je raconterai tout, même si c’est dans mille ans. La sœur a toujours parlé de façon étrange, c’est pourquoi Fatmir acquiesce : dans mille ans ils se rencontreront, Bler et Fatmir et maman Hana et papa Bexhet. Pas sur cette terre, pas dans ce Kosovo mais quelque part ailleurs. -Tu ne vas mourir ! conclut Blerime. – Crois-moi. Et les Serbes retournèrent dans l’étable. -Celle-là, - dit la Serbe qui leur sert de guide, désignant tante Dardana, prenez celle-là. La tante hurle, se démène, prie, ils lui frappent la tête avec un fusil, la traînent comme un sac de patates en vomissant des paroles horribles, et tandis qu’ils la traînent l’un d’eux lui déchire le pull avec la baïonnette qui emporte, avec le tricot, des morceaux de chair. Puis le feu éclate. De quelque part à l’extérieur du village on jette des bombes, on tire et on entend des voix en albanais. -Ce sont les nôtres, - dit quelqu’un, - ce sont les nôtres, nous sommes sauvés. Quelques hommes encore valides cherchent à fuir mais la porte est fermée de l’extérieur. Les fenêtres sont très en hauteur et trop petites, seuls des corps fins pourraient s’y glisser. -Vas-y, implore Blerime à son frère, - tu es mince, essayons. -Sans toi je ne vais nulle part. Je t’en supplie. Fatmir lui flanque une baffe, la secoue ; les décisions c’est lui, l’homme, qui les prend et elle doit se taire. Un garçon tente à vrai dire la fuite, mais à peine au sommet il est touché d’une rafale de l’extérieur et tombe en arrière sur le compagnon qui lui prêtait l’épaule, et dans le bref instant de la chute il trouve le temps de mourir. Les autres l’oublient aussitôt et s’agitent à la recherche d’une autre issue pour fuir, sans succès. Dehors on combat durant dix minutes ou peut-être plus. Blerime dispose les cadavres l’un sur l’autre, cherchant du mieux qu’elle peut à les appuyer au mur. Seule une vingtaine de gens ou moins sont restés en vie, les morts doivent être au moins le triple. La bataille s’achève. Les Serbes ont eu le dessus et quelqu’un dit en albanais : « Burra sot u pa, kthehena nesër prapë ! » Un silence relatif est tombé, puis une radio crachote quelque chose en serbe, probablement un ordre, et les miliciens se mettent à courir à droite et à gauche, ramassent des armes et d’autres objets, font démarrer le moteur des camions et avant de s’en aller jettent à l’intérieur de l’étable une chose qui explose en gerbes de flammes. Les camions partent à toute gomme, les gens pris au piège trouvent la force de hurler et Blerime ordonne à Fatmir : -Saute par la fenêtre. Va-t-en maintenant, je l’ai promis à maman. Un vieux qui a vu Blerime entasser les cadavres poursuit le travail de la petite fille, construisant une sorte d’échelle pour rejoindre la sortie. Il ne reste plus que deux enfants de l'âge de Blerime, Fatmir et le vieux, deux femmes enceintes ; l’une éprouve les douleurs de l’accouchement mais personne ne s’intéresse à elle et à ses gémissements, si bien qu’elle est perdue. Les enfants aident le vieux ; Fatmir fait un essai et arrive à la hauteur de la fenêtre. Il retombe. Un des cadavres n’en est pas un parce qu’il râle, mais ils ne peuvent pas l’extraire de la construction improvisée car il se trouve quelque part au milieu et qu’il n’y a pas de temps. -Sors, grand-père, -dit Fatmir au vieux, - vas-y, on peut y arriver. -Je le disais pour vous, moi je reste avec ma femme qui est morte hier. Toi, porte ceux-là dehors, porte-les dehors. Le vieux semble fou ; Blerime tire Fatmir par la manche, lequel n’a pas le temps de le remercier ; Blerime le pousse sur l’amoncellement de cadavres, le feu est dans leur dos, ils se jettent dehors chacun leur tour. Et là dehors il y a tante Dardana, criblée de coups, mais elle ne les voit pas car elle a pensé, à bon escient, de fermer les yeux pendant qu’elle mourait, autrement un souvenir pénible serait resté, pense Blerime. Un souvenir pénible. Et ils fondent en larmes, tandis que l’étable est envahie par le feu, et eux courent vers le bois. Ils courent et ils pleurent, et ils entendent maintenant hurler la femme qui était en train d’accoucher à l'intérieur, hurler plus fort que tous les autres, vivants et morts, et pendant quelques temps elle les poursuit de ses cris. Les enfants sont cinq, non, six, ils s’arrêtent seulement quand ils se trouvent devant un fleuve, un grand fleuve. Ils ne savent pas quel est ce fleuve et ils ne se le demandent même pas. Ils le regardent étinceler et se jettent à terre. Et l’eau, dans toute son éblouissante splendeur, est la dernière chose que Blerime retiendra dans les souvenirs de cette journée.
First published in 'Albania', 2011 |