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Safet Kryemadhi
En 1898, Faik Konica publie, sous le pseudonyme de Thrank Spirobeg, un « Essai sur l’éducation (notes et fragments) » chez la librairie Kiessling et Cie à Bruxelles. Cette plaquette d’une vingtaine de pages anticipe un ouvrage en préparation que l’auteur entend achever dans une dizaine d’années. Il n’en sera rien, hélas, car l’attention de l’éclectique Konica va être monopolisée par les développements de la question nationale albanaise dans l’empire ottoman finissant. Les observations éparses sur l’éducation, posée comme science, témoignent cependant d’une pensée progressiste, parsemée par endroits de suggestions quelque peu candides. Dans son introduction, Konica-Spirobeg dit d’ailleurs prudemment « espérer l’indulgence et l’encouragement des hommes de pensée ».
Considéré à plus de cent ans de distance, ce court essai conserve une réelle fraîcheur de lecture. Il invite à butiner l’une ou l’autre remarque, formule ou recommandation liée à l’éducation des enfants. Celle-ci suppose nécessairement la physiologie et l’hygiène. La beauté n’est que la splendeur de la santé » pense en effet Thrank Spirobeg en citant Bossuet. L’enfant sera donc « prémédité », en quelque sorte un fruit intentionnel et non « le résultat peu désiré d’une négligence ou d’un hasard malencontreux ». Plaisir et reproduction doivent être distingués ! Il recommande la naissance en juin ou juillet afin d’éviter « les emmaillotements absurdes et cruels qui nuisent à l’organisme ».
L’auteur explique aussi que l’accouchement « détermine un choc de froid et un éblouissement de lumière » douloureux pour le nouveau-né. Il engage par conséquent la future mère à mettre au monde l’enfant dans une chambre chauffée à la faible clarté. Il déconseille l’habitude transmise à l’enfant de se faire dorloter, de manger des bonbons et des sucreries lesquels nuiraient à la formation de l’esprit : la mauvaise denture entraînerait une mauvaise digestion, par là des maux de têtes et une lourdeur du cerveau. D’autres considérations physiologiques sont marquées au sceau du positivisme de l’époque qui a influencé l’étudiant Konica. Spirobeg considère plus loin qu’une importance excessive est accordée à la gymnastique, comparée à des jeux de foire, et privilégie la nage, le canotage ou les excursions pédestres.
L’atmosphère dans laquelle évolue l’enfant a aussi son importance. Calme et sourire, préconise Thrank Spirobeg. Il recommande ainsi d’éviter les querelles, les manifestations outrancières de joie ou de douleur, les propos haineux, médisants ou obséquieux, en sorte que le cerveau de l’enfant, libre d’impression, puisse graver des idées nées de la méditation. Il n’est jamais trop tard pour apprendre à lire et écrire dit plus loin l’auteur. Au contraire, l’enseignement prématuré est une activité inutile et épuisante. Thrank Spirobeg fait l’éloge de la Belgique, « petit pays de clarté » qui n’a pas commis « la criminelle erreur de l’enseignement prématuré » : « Sous le nom de jardins d’enfants, il existe dans toute la Belgique des écoles élémentaires où l’enseignement –purement oral – s’entremêle de jeux. Les enfants y fréquentent jusqu’à l’âge de six ans. » Curieusement, l’âge de l’apprentissage de la lecture varierait selon le pays de naissance : vers 13 ans dans les pays méridionaux et 15 ans dans les pays nordiques.
Spirobeg déplore que la « fonction éminemment belle d’éducateurs de l’humanité [soit] exercée par des mercenaires ignorants ». Et de plaider pour une amélioration substantielle des conditions financières des professeurs, à hauteur de l’amour du métier que l’on exige d’eux et de leur connaissance des besoins de l’enfant. Il dénonce les pensionnats, « ces prisons absurdes » et exhorte d’éviter « avec le plus grand soin de parler devant l’enfant pour ou contre Dieu », distinguant la pensée libre de la « passion antireligieuse » laquelle « est moins de l’athéisme qu’une religiosité pervertie ». Il revendique « la méthode analytique qui va du connu à l’inconnu, de l’effet à la cause » car « c’est la seule méthode rigoureusement rationnelle ». Appliquée à l’histoire, cette méthode consiste à « expliquer une époque inconnue par une époque connue, commencer par l’histoire contemporaine et finir par l’histoire de la plus haute antiquité ». Et de conclure laconiquement : « Actuellement, on enseigne l’histoire à rebours. » Quant à l’enseignement des langues, Thrank Spirobeg suggère de le dispenser à la fin de l’éducation de l’élève, selon ses voyages entrepris et ses préférences.
L’éducation prépare à la vie adulte : les attitudes adoptées et la pertinence des idées dépendent « de la bonne ou mauvaise méthode de penser, ou, simplement, de l’absence de toute méthode ». Le dernier cas de figure demeure très actuel.
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