Faik Konitza

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A la recherche des Albelges

Analyser la présence albanaise en Belgique c’est appréhender une réalité complexe dans la mesure où il nous faut envisager des personnes dont les pays d’origine, les causes de leur émigration, l’époque et leur parcours pour atteindre le territoire belge sont très différents. Il est donc essentiel de considérer cette immigration dans sa complexité, sa diversité mais aussi dans ses valeurs communes, afin de comprendre comment elle s’est installée et organisée.Kolë Gjeloshaj

Pour évoquer les Albanais dans la société belge nous procéderons d’abord à un bref rappel historique des étapes de leur arrivée en Belgique et des caractéristiques qui les accompagnent. Ensuite nous ferons ressortir ce qui fait leur spécificité.

Une des particularités des Albanais de Belgique, les « Albelges », c’est la succession des vagues migratoires depuis la première arrivée significative en 1956 de réfugiés politiques fuyant l’Albanie communiste. Dans les années 1960, ils sont rejoints par des Albanais ayant d’abord émigré en Turquie et par ceux de Yougoslavie. Dans les années 1970, les Albanais de Yougoslavie continuent d’arriver, animés de motivations économiques. Ce mouvement connaît une première accélération dans les années 1980 et ensuite, dans au début des années 1990 et en 1999, pour des raisons politiques. La décennie 1990 sera aussi marquée par l’émigration des Albanais d’Albanie vers la Belgique. Une distinction doit d’ailleurs être faite entre la vague du début des années 1990, correspondant à la fin du régime communiste, et celle qui suit les émeutes de 1997.

La Belgique est une destination migratoire pour laquelle les raisons politiques et économiques s’entremêlent, selon la période du départ et la région de provenance. Le plus souvent, les migrants, incités par ces deux motifs, arrivent parallèlement (souvent de régions différentes) et en même temps en Belgique.

Albanais d’Albanie… et d’ailleurs

Ces raisons conduisent à des situations administratives diverses compliquant l’identification des Albanais et rendant difficile la définition du nombre d’Albanais de souche se trouvant sur le territoire du Royaume. Si le chiffre communément admis varie entre 50 à 60 000 personnes, on dénombrait, au 1er janvier 2008, dans les statistiques de personnes ayant la nationalité albanaise 2 941 personnes. Étant donné que l’aire de peuplement albanais dans la région souche ne se limite pas à l’Albanie mais s’étend au Kosovo (indépendant depuis le 18 février 2008), au Monténégro, à la Serbie et à l’Ancienne République yougoslave de Macédoine (ARYM), nous signalerons également que 2 703 personnes vivant en Belgique ont la nationalité de l’ARYM (si les chiffres sont controversés, on peut raisonnablement estimer qu’au moins 30 % de la population de l’ARYM est albanaise de souche). Soulignons encore qu’en 2007, 392 Albanais d’Albanie ont opté pour la nationalité belge.

Si l’un des modes d’intégration est le travail, les secteurs qui emploient le plus les Albanais de Belgique sont la construction et l’Horeca. Les métiers dans ces deux secteurs d’activités ont comme caractéristiques communes notamment une qualification peu élevée ne limitant pas l’accès à ces secteurs. Ce sont également des secteurs dans lesquels le contournement des lois sociales y est plus étendu que dans les autres secteurs d’activités (travail au noir total ou partiel, …).

Connexion italienne

C’est souvent par des connaissances au sein de la communauté albanaise que le premier emploi est décroché. On observe, à Bruxelles, que c’est en coopérant principalement avec les Italiens au début de leurs parcours que les Albanais occupent plus durablement un premier emploi. Les premiers sont particulièrement actifs dans les secteurs évoqués tandis que les seconds sont très souvent familiers de la langue italienne.

En effet, de nombreux Albanais d’Albanie, quels que soient leur niveau d’éducation ou la date de leur arrivée, suivent ce parcours. Pour ceux dont le niveau d’études est élevé (universitaires notamment), les emplois dans ces secteurs professionnels sont une étape passagère permettant de créer des liens en Belgique et de constituer un premier capital avant d’évoluer vers d’autres activités. Soit dans les services liés à la communauté albanaise (traducteurs-interprètes) soit dans le milieu associatif. Souvent, les plus diplômés entament des études en Belgique permettant d’exercer des métiers qui leur semblent plus valorisant.

Appartenance européenne

L’approche qu’ont les Albanais d’Albanie de la société d’accueil diffère selon la période d’installation. Ceux qui sont arrivés avant les années 1990 conservent un sentiment d’appartenance très fort à la culture de la mère patrie, lié au fait d’avoir été contraints de partir. Il était essentiel, à leurs yeux, de ne pas disparaître. Ils ont privilégié l’endogamie communautaire. De même, les enfants nés dans les années 1950 et 1960 avaient des liens relationnels, majoritaires mais pas exclusifs, avec des membres de la communauté. Le nombre des Albanais en Belgique permettait cette situation. L’approche des Albanais arrivés d’Albanie à partir de 1990 est autre. Ils montrent une volonté marquée de s’affirmer comme pleinement européens. Ils revendiquent le fait d’être européens et cherchent, pour eux mais surtout pour leurs enfants, à nouer le plus possible des relations préférentielles avec des gens hors de la communauté, même pour le mariage.

Cette attitude rejoint celle d’une majorité écrasante de « jeunes » dont les grands-parents sont arrivés d’Albanie dans les années 1950 et 1960. Une série de facteurs peuvent expliquer ce phénomène, tel le contexte différent en matière de l’idée européenne, probablement du fait de l’importance actuelle de l’Union européenne, ce qui contribue à un nouveau positionnement pour des populations issues d’un pays aspirant à y entrer. Sans compter peut-être aussi les images négatives qui circulent depuis les années 1990 sur l’Albanie, ce qui contribue peut-être à ce que les jeunes et les venus récemment d’Albanie affirment cette appartenance européenne.

Réseaux associatifs

Les Albanais arrivés récemment ont une meilleure compréhension de la société qui les accueille. Cette forte volonté d’intégration ne les empêche pas de créer des associations ou d’avoir des initiatives culturelles se rapportant à la culture albanaise et aux Albanais en Belgique. En s’organisant, ils peuvent également nouer des contacts au niveau politique et associatif local, tout en développant leurs relations au sein de la communauté albanaise. Pour certains, en schématisant fortement, on voit apparaître un « patriotisme opportuniste» par comparaison au «patriotisme naïf » et désintéressé des primo arrivants. Cette première approche marque la volonté pour certains de construire des stratégies visant à tisser des liens dans les milieux politique, économique et associatif dans la société d’accueil ainsi que dans la communauté albanaise.

En termes d’organisations, la décennie 2000 a vu la création de plusieurs associations à l’initiative d’Albanais d’Albanie. « Albabel » est une association fondée par Amet Gjanaj, économiste de formation (ULB) et conseiller communal (PS) à Molenbeek-Saint-Jean, dans le prolongement logique de son activité politique. L’association propose, entre autres, des cours d’albanais et des soirées musicales. Elle fédère, comme les autres associations, des Albanais nés en Belgique (c’est le cas de A. Gjanaj) et des personnes arrivées ces vingt dernières années. La création de l’association Faik Konitza par Genti Metaj, qui travaille dans le secteur social, illustre l’engagement associatif des Albanais d’Albanie, soucieux de tisser des réseaux politiques et sociaux. G. Metaj est arrivé en Belgique en 1999 ; le nom de l’association fait référence à un intellectuel albanais prestigieux, ayant séjourné en Belgique à la croisée du XIXe et du XXe siècle, qui avait fondé à Bruxelles le journal «Albania ». Ce même titre est repris par Elona Zhana fin 2009, pour lancer un mensuel à destination de la diaspora albanaise. Arrivée en Belgique en 2001, cette jeune femme est titulaire d’une maîtrise en Sciences politiques de l’Université libre de Bruxelles. Elle officie, entre autres, comme traductrice-interprète et participe activement à la plus ancienne (1986) émission radiophonique destinée à la communauté albanaise « Jehona e Shqipës » (aux côtés de son fondateur, Sakip Skepi. Signalons également qu’il existe à Huy une association de femmes albanaises, « Dora Dorës», fondée en 2003 par Hamide Canolli qui est arrivée en 1999 après avoir fui le Kosovo.

À ces initiatives structurées et permanentes, s’ajoutent des manifestations ponctuelles, qui se sont tenues principalement à Bruxelles. Sous la houlette de Skender Sherifi, une journée de présentation de la culture albanaise a ainsi été programmée au Botanique en 1991. Elle réunissait des artistes belges ou français d’origine albanaise comme Rexhep Mitrovica (sociétaire de la Comédie française). Plus récemment, le 22 septembre 2006, le Sénat de Belgique a commémoré le 50e anniversaire de la première arrivée en nombre d’Albanais en Belgique, par une séance académique. Des journées ou des semaines consacrées à l’histoire et à la culture albanaises ont été organisées en 2008 à Ganshoren et à Namur. Celles-ci se déroulent le plus souvent au mois de novembre. Le 28 novembre étant la fête nationale de l’Albanie. Dans les années qui ont précédé la décennie 1990, les rencontres avaient pour cadre les lieux de cultes ou les réunions des partis politiques albanais en exil. Pour les enfants ayant alors grandi en Belgique, le sport était le principal lieu de regroupement, tout comme, à la suite de leurs parents, les partis politiques. Notons d’ailleurs que la situation politique au Kosovo leur permettait de poursuivre un engagement politique.

Sport et politique

Le sport avait été un moyen d’intégration pour les enfants des primo arrivants d’Albanie, soit à titre individuel, soit en créant un club de football pour que les Albanais puissent se réunir et se retrouver. L’« Aigle Club » en ligue ABSSA en est l’exemple emblématique. Les Albanais du Kosovo ont eux aussi créé des clubs de sport, particulièrement de football parallèlement à la fondation d’associations à caractère politique. À l’heure actuelle, ce sont eux qui développent le plus ce type d’activités. Leur composition majoritairement albanaise n’exclut en aucune manière des joueurs d’autres origines. Nous pouvons citer le FC Kosova Schaerbeek fondé en 1991 au sein de l’association Anton Ceta ou le club de « futsal », Drenica Namur.

L’implication politique varie. On constate que ce sont les Albanais de souche installés depuis le plus longtemps qui sont le plus impliqués en politique. Lors des dernières élections communales de 2006, quinze candidats étaient d’origine albanaise. Parmi les cinq conseillers élus, il y a deux femmes (Nermin Kumanova-Ecolo à Namur, et Nalbant Tulay-PS à Schaerbeek). Ces deux candidates militent à la fois en direction de la communauté albanaise et turque. La première est originaire de Macédoine, d’où les parents sont partis vers la Turquie avant de rejoindre le Royaume de Belgique où elle est née. La seconde est albano turque. Nous retrouvons à Molenbeek-Saint-Jean et à Ganshoren deux personnalités, dont les parents sont arrivés d’Albanie dans les années 1950 et 1960, Amet Gjanaj et le peintre Fatmir Limani. Enfin, Lulzim Mustafa s’était présenté sur la liste PS à Huy, où les Albanais du Kosovë résident en nombre.

Dans ce panel, il faut ajouter une candidate sur la liste écolo à Evere, Angie Cukas dont le père était d’Albanie et la mère du Monténégro. Cette ingénieure (Université Libre de Bruxelles), née à New-York, est enseignante. On retrouve aussi une candidate au concours de « Miss Bruxelles » sur la liste du bourgmestre à Anderlecht. On observe que les candidats, dont la présence en Belgique est la plus ancienne et l’implication locale très forte, ont gagné les faveurs des électeurs.

Bruxelles s’honore par ailleurs d’un champion du monde de Kick-boxing, Valon Basha, né au Kosovë et arrivé en Belgique en 1988 à l’âge de dix ans. Parmi un nombre de candidats relativement restreint, nous retrouvons donc un condensé de la représentation à la fois géographique et sociologique des personnes d’origines albanaises et de leurs modes de structurations en Belgique.

Quelques success stories

Des Albanais sont également fonctionnaires dans les divers niveaux de pouvoirs. Nous citerons à titre d’exemple Safet Kryemadhi, licencié en Sciences politiques (ULB), dont le père était originaire d’Albanie et la mère est italienne. Après avoir été l’assistant au Sénat de Marie-José Laloy (actuelle gouverneure du Brabant wallon), il est aujourd’hui chef de cabinet adjoint de l’échevin des Travaux publics de la Ville de Bruxelles, Ahmed El Ktibi. L’économiste Deda Pjetri est, pour sa part, fonctionnaire à la Communauté française de Belgique et enseignant à l’Institut catholique des Hautes études commerciales (Ichec). Enfin, Durak Duraku est fonctionnaire à la Région de Bruxelles-Capitale.

Du point de vue des valeurs, nous relevons des constantes à travers toutes les immigrations albanaises. En considérant les priorités qu’établissent les personnes à leur arrivée, l’acquisition d’une maison et l’éducation des enfants priment ; ensuite vient l’aide à fournir à la famille restée au pays.

Enfin, nous avons aussi indiqué le fait que les Albanais arrivés dans les années 1950, ainsi que leurs descendants, ont multiplié les initiatives individuelles, pas nécessairement structurées autour de leurs racines albanaises, contribuant ainsi à une intégration souple et discrète dans la société belge. Il faut néanmoins noter, notamment sous l’impulsion de ceux arrivés depuis les années 1990, une volonté de plus en plus affirmée de tisser des liens structurels à la fois hors de la communauté et au sein de cette dernière ; les Albanais du Kosovë ayant débuté ce type de structuration dans les années 1980.

Cela observé, la diversité des parcours, le nombre des Albanais vivant en Belgique, répartis sur tout le territoire, et le peu d’études qui leur sont consacrées ne permettent pas de rendre compte de manière suffisante, globale et complète de l’intégration des Albanais en Belgique.

Kolë Gjeloshaj Hysaj

Politologue, collaborateur scientifique à l’Institut de Sociologie de l’Université Libre de Bruxelles

 

Texte extrait du dossier « Migrants de l’Est » de la revue « L’Agenda Interculturel », n° 280, Bruxelles, Février 2010, p. 10-12. www.cbai.be

Avec l’aimable autorisation de la rédaction de l’Agenda Interculturel.

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