Faik Konitza

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Contribution linguistique de Konitza

Faik Konica est une des personnalités les plus illustres, brillantes et insolites de la langue, de la culture et de la littérature albanaise. En tant que prosateur et poète, publiciste et esthète, critique littéraire et traducteur, érudit et styliste très fin, il a rehaussé la langue et la pensée littéraire albanaise grâce à son œuvre multiforme.

Aurel Plasari a dit à propos de Konica : « Déjà au collège on le surnommait "le philosophe", la littérature et l'histoire l'intéressaient à la même mesure, la linguistique, la philologie, la musique, la politique, l'anthropologie culturelle, l'archéologie, ne l'intéressaient pas moins ».

Il fit de la revue Albania la vitrine de la langue albanaise. Fan Noli, une autre figure nationale de même envergure, a qualifié Faik Konica de plus grand maître de la langue albanaise.

En tant que revue politique, culturelle et littéraire, Albania a joué un rôle primordial parmi tous les autres organes de presse de la Renaissance nationale albanaise et cela pour deux raisons principales :

Premièrement, elle a enrichi la culture nationale albanaise grâce à la publication de nombreux écrits littéraires, linguistiques, historiques, folkloriques et encyclopédiques.

Deuxièmement elle a contribué particulièrement à la maîtrise de la langue albanaise en passant d'abord par l'unification de son alphabet. N'oublions pas qu'à cette époque où les éditions étaient très limitées, les organes de presse étaient les tribunes principales de la pensée politique et sociale albanaise.

Konica a le grand mérite historique d'avoir choisi et soutenu l'alphabet proposé par la société « Bashkimi »1, fondée en 1899 par l'abbé de Mirdita, Preng Doçi, qui s'écrivait en lettres latines. L'alphabet utilisé pour la Revue Albanaise était le même que celui de « Bashkimi » à l'exception de 2-3 lettres, sinon c'était le même. C'est dans cet alphabet que Faik Konica a édité la Revue Albanaise pendant 12 années de suite.

Rexhep Qosja considère la fondation de la société « Bashkimi » à Shkodër comme un événement majeur de la culture nationale albanaise (fin de citation). La Revue albanaise a contribué à la consolidation de cette avancée significative.

Le professeur Mahir Domi dit « Albania a rendu un grand service à la société « Bashkimi ». Néanmoins Albania a été aidée par la société « Bashkimi » parce que ses membres comme Gurakuqi, Nikaj, Fishta, Gjeçovi, Shiroka, Velaj, etc. ont édité leurs articles dans les pages d'Albania. Les membres d'Albania, avec Konica à leur tête, ont soutenu l'alphabet latin de « Bashkimi » comme contrepoids à l'alphabet d'Istanbul…, jusqu'au congrès de Manastir2. Ainsi, cette collaboration était réciproque ».

Dans une lettre que Faik Konica envoyait à Shtjefen Gjeçovi, il écrivait entre autres : « Je vous prie d'informer l'abbé Prend Doçi que, malgré les contrariétés sans raison, son travail était excellent. La société qu'il a fondée avec ses collaborateurs occupera la première place dans la liste de l'unification de la langue et de la nation albanaise » .

 

Dans une autre lettre que Faik Konica écrivait à Sotir Peci, il disait : «  Parmi tous ces alphabets, il y a un seul que je connais,… Cet ABC étonnant de « Bashkimi »… Les hommes patriotes comprennent que la question de l'ABC est une question nationale, politique et avant tout une question d'ordre pratique… L'unique alphabet que je reconnais en dehors du cercle fermé de certains tosques et qui a été apprécié par nombre de clubs, est celui de « Bashkimi ». Le plus propagé, le plus pratique, le plus apprécié parmi les autres alphabets, est celui de « Bashkimi ».

La Revue Albanaise de Faik Konica à Bruxelles, le cahier Kombi (La Nation) de Sotir Peci en Amérique et le journal Shqipëtari (L'Albanais) de Bucarest en Roumanie ont utilisé le même alphabet en jetant ainsi les fondements de l'alphabet unique de la langue albanaise.

Il n'est pas inutile de rappeler ici le contexte de l'époque.

Au cours de la dernière décennie du XIX-ème siècle et la première décennie du XX-ème siècle, la Renaissance albanaise a attaché une attention particulière au nettoyage et à l'enrichissement du vocabulaire de la langue albanaise. Toute une série de mots nouveaux, prenant la source dans la structure interne de l'albanais, ont vu le jour. Tous les intellectuels albanais étaient conscients du fait que la langue albanaise, comme un facteur déterminant d'une nation, devait renforcer l'unification et l'affirmation nationale du peuple albanais. C'était l'étape préparatoire indispensable qui a précédé l'indépendance du pays qui se profilait à l'horizon.

Dans la pléiade des intellectuels albanais de la Renaissance nationale, on remarque deux grandes catégories : ceux qui étaient formés à la culture et à la civilisation orientale et ceux qui étaient formés à la culture occidentale. Faik Konica fait partie de cette deuxième catégorie, bien que moins nombreuse que la première. Par ailleurs, il était le plus occidental de tous les autres intellectuels albanais de l'époque aux profondes convictions européennes. Avec son œuvre très diverse, Faik Konica va peser dans la balance résolument occidentale de l'Albanie.

Ayant appris dans les différentes écoles qu'il a suivi et au-delà, le grec ancien et moderne, le latin, le turc, le français, l'anglais, l'allemand, l'espagnol, l'italien, étant passionné par l'apprentissage des langues anciennes comme le sanscrit, l'hindou, l'hébreu, etc. il était un polyglotte remarquable et avait acquis le profil du linguiste autodidacte par excellence.

Comme le dit Apollinaire, « Il donna ainsi beaucoup de vie au mouvement albanisant3; en purifiant la langue albanaise des termes impropres ou parasites qui s'y étaient glissés, il fit, en peu d'années, d'un patois de bouges à matelots, une langue belle, riche et souple. »

Luan Starova, écrivain et diplomate albanais de Macédoine, dans son ouvrage Faïk Konitza et Guillaume Apollinaire. Une amitié européenne dit dans sa préface que « L'Albanais4 déraciné y fait du français sa langue d'usage, celle qui lui permettra de donner sa pleine mesure. Sur le modèle du français, il jettera les bases d'une langue albanaise autonome et unifiée, dotée d'un alphabet définitif et susceptible de donner naissance à une véritable littérature. »

Konica a proposé une réforme de la langue albanaise afin de l'épurer des termes impropres ou parasites.

Voilà les bases de sa réforme5 : « Prendre une langue comme l'albanais, demeurée inculte depuis sa formation, pauvre, dépourvue de termes abstraits, apte sans doute à exprimer des sentiments, même un peu complexes, mais incapable de discuter des idées, même très simples, la défricher, l'assouplir, l'enrichir, en faire une langue littéraire et idéologique, la mettre ne voie de développement et de perfection lui donner une nouvelle vie. »

Il a fallu s'attaquer à des problèmes tels que l'alphabet, l'orthographe, la base scientifique des néologismes ou encore la fusion des différents dialectes du pays.

Auteur de plusieurs contes, essais et nouvelles, Konica est considéré comme le créateur de la prose moderne en Albanie. Pour Fan Noli, Konica est le maître le plus fin de la prose albanaise. Konica a pris l'humour de la langue de Shakespeare et il a pris la satire de la langue de Molière. Des générations d'écrivains après lui se sont inspirées de son œuvre.

A l'instar de ce que Naim Frashëri, le poète national, écrivait dans son œuvre La vie pastorale (Bagëti e bujqësi) et dans son poème Notre langue (Gjuha jonë), Faik Konica, le prosateur national, écrivait au premier numéro de la Revue Albanaise La langue des fils de l'aigle dont voici un extrait6 :

« Apre et rude, comme le peuple vigoureux qui la parle, mais aussi pleine de saveur et de grâce, comme les fruits et les fleurs des montagnes où elle est parlée, la langue albanaise – encore qu'appauvrie par une inculture plusieurs fois séculaire – est apte à exprimer, avec un merveilleux sentiment des nuances, les conceptions les plus subtiles de l'esprit humain, les vibrations les moins perceptibles de la nervosité, à l'encontre des patois serbe, bulgare et grec moderne dont l'effort vers la nuance n'aboutit souvent qu'à de grossiers à peu-près… .

Eh bien ! Cette langue qui unit à une beauté intrinsèque une certaine utilité scientifique, on refuse à ceux qui la parlent le droit de la cultiver. Il se passe en un coin des Balkans ce fait, unique dans les annales des persécutions, que des gens, ne connaissant qu'une seule langue, risquent la prison s'ils écrivent cette langue pour eux-mêmes, la pendaison s'ils l'enseignent aux autres… .

Cette tyrannie stupide est d'autant plus stupéfiante que les Albanais – tout le monde peut s'en rendre compte en ouvrant au hasard un livre d'histoire – ont écrit avec leur sang les plus glorieuses pages de l'histoire de l'empire turc, seuls ils ont élevé ce grandiose édifice, seuls ils le soutiennent, et il ne tiendrait qu'à eux d'achever d'un coup de pied une ruine que tout le monde souhaite. »

Par ailleurs, Faik Konica fut le premier qui a ouvert le chemin à l'esthétique dans la littérature albanaise. Il a unifié en un seul la littérature et l'étude. Sabri Hamiti qualifie Konica « de styliste brillant7 de son époque, qui avec ses essais comme avec ses écrits littéraires a modelé son propre style critique pour renverser ainsi les influences dans la culture albanaise afin de trouver l'authenticité. »

Faik Konica a donné une contribution importante dans le domaine de la traduction également. Dans son Essai sur les langues naturelles et artificielles il expose sa théorie de la connaissance complète d'une langue qui se compose de sept connaissances partielles8 :

1. La connaissance grammaticale : modes de combinaison des mots entre eux.

2. La connaissance lexique : valeur objective ou permanente des mots.

3. La connaissance littéraire : valeur subjective ou momentanée des mots.

4. La connaissance critique : valeur subjective des mots aux divers moments de l'histoire d'une littérature donnée.

5. La connaissance rythmique : notion du mouvement des mots organisés en groupes.

6. La connaissance étymologique : recherche de paternité des mots.

7. La connaissance substantielle : recherche généalogique des mots.

Familiarisé avec la plupart des langues européennes et asiatiques, cet écrivain polyglotte et francophone flamboyant a démontré que les langues naturelles sont comparables à des organismes vivants. En se prononçant contre les langues artificielles (l'esperanto), il avait prédit le statut de langue internationale pour le français, l'anglais et l'allemand.

En conclusion, nous pouvons réaffirmer que la Revue Albanaise de Faik Konica était d'une importance capitale pour la Renaissance albanaise. Comme le résume bien Gjovalin Kola : « Son contenu9 va des questions nationales et politiques aux problèmes d'une langue albanaise autonome et unifiée, dotée d'un alphabet fixe, en passant par les débats, les essais, la critique littéraire, les traductions, les textes poétiques, etc. »

Enfin pour conclure, je souhaite rappeler la prière de l'écrivain, Faik Konica, prière qui est plus que jamais actuelle au jour d'aujourd'hui, où la presse albanaise, qu'elle soit écrite, visuelle ou auditive, est submergée inutilement de mots étrangers en Albanie et ailleurs :

« Notre seigneur qui es au ciel, donne nous la force de tenir la bouche fermée quand nous n'avons rien à dire. Offre-nous la persévérance d'approfondir un sujet avant de le décrire. Inspire-nous d'un sentiment fin de justice afin de parler non seulement impartialement, mais l'être aussi. Sauve-nous des pièges de la grammaire, des barbarismes de la langue et des sottises de la presse. Qu'il en soit ainsi ! »

Luan Abedinaj

 

1 Bashkimi était une société linguistique et culturelle nationale, fondée à Shkodër en janvier 1899 par Prend Doçi, Ndoc Nikaj, Gjergj Fishta, Dodë Koleci, Tom Velaj, etc.

2 Réuni du 14 au 22 novembre 1908 à Manastir (Bitola en Macédoine d'aujourd'hui). 52 délégués représentant 26 régions de l'Albanie y ont participé dont les représentants des 3 sociétés qui proposaient un alphabet : la société d'Istanbul représentée par Mitat Frashëri, la société "Bashkimi" représentée par Gj. Fishta et L. Gurakuqi et la société "Agimi" représentée par Ndre Mjeda.

3 Faïk KONITZA et Guillaume APOLLINAIRE. Une Amitié européenne. Edition établie et présentée par Luan Starova. Page 49.

4 Ibid. Page 10

5 Ibid. Page 24

6 Albania. I-er volume. Page 6

7 Sabri HAMITI. Les écoles littéraires albanaises.

8 Ibid. Page 191.

9 Gjovalin Kola. Pourquoi la Belgique dans l'histoire albanaise? Page 37.

 

Agenda

Le Parcours Diversité : Saint-Gilles 
17 novembre - 1 décembre 
Plus d'infos 02 899 0320
www.parcours-diversite.be

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8ème édition des soirées de Chants et musiques sacrés d'Orient et d'Occident

Centre culturel Jacques FranckChaussée de Waterloo 94 - 1060  Bruxelles

VOXTRA

mardi 14 nov, 20h00
Entrée libre mais sur reservation:  02 538 90 20 ou en cliquant ici

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Je ne suis pas une arme de guerre : performance théâtrale

Petit-Gymnase – Théâtre du Gymnase Marie-Bell, 38, Boulevard Bonne-Nouvelle, 75010 Paris

Le 28 novembre 2017 à 21H30

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