Faik Konitza

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Le Voisin Muet

 

Critique du livre Lettres à mon voisin serbe de Gani Azemi, traduit de l’albanais par Teuta Shkupi, paru aux éditions Mols.

« Les hommes parlent, l’eau coule, le temps passe1 ». Depuis l’accession du Kosovo à sa toute fraîche indépendance - dont la reconnaissance fut le fait d’une soixantaine de pays membres des Nations-Unies, nous avons eu le temps d’oublier un tout petit peu le péril serbe, dont le Kosovo à enduré le pire (qui se chiffre à plus de 250.000 personnes massacrées, déportées, contraintes à l’exil, soumises à la torture, disparues.) C’est vrai, le Rwanda nous en a fait voir aussi de toutes les couleurs, surtout rouge. Il est tout aussi vrai et regrettable que l’Europe tarde souvent trop à réagir devant certains dangers.

Accaparé de toutes parts par les sursauts du monde, le sort des albanais du Kosovo s’est fait un peu évanescent dans notre esprit. Tant il est vrai que, depuis, le sang a continué à couler en abondance sous d’autres ponts. Comment l’injustice ne nous serait-elle pas coutumière et banalisée à outrance ? Mais alors aussi, pourquoi demeurer indifférents, passifs, lorsque nous pouvons toujours nous ressaisir et lutter de concert avec les plus faibles, les exclus, les abandonnés ?

En ce mois de décembre, la sinistre découverte d’un 80ème charnier à Sbrenica n’a fait l’objet que d’un petit entrefilet dans un journal gratuit. De quoi raviver de douloureux souvenirs. Pourtant, dans l’atmosphère abrutissante, hyper commerciale de fin d’année qui lobotomise bien des nantis dont nous sommes, pour la majorité, que l’on se rende compte un instant de ce que cela signifie pour tout un peuple, écrasé, humilié des années durant. Ces charniers successifs, découverts de ci, de là, nous remettent en mémoire que c’est un peu le lit de notre futur que nous préparons, pour autant que nous persistions, à l’avenir, à ne pas aller – ou trop mollement, au secours des peuples soumis à la loi du totalitarisme.

Lettres de mon voisin serbe

L’Albanie est un petit pays méconnu de beaucoup de belges. Elle partage avec la Belgique quelques points communs ignorés de la plupart d’entre-nous. Notamment sa superficie ainsi que quelques personnages extraordinaires qui, en leur temps, ont passé nos frontières, mais aussi et surtout une série d’ingérences douloureuses, dont l’acuité connaît néanmoins quelques degrés de différence dans l’échelle de l’insoutenable, qui concerne tout particulièrement les albanais.

En effet, ceux-ci ont eu à endurer durant des générations d’innombrables sévices sous l’occupation ottomane ; les camps, les exactions multiples et répétées du régime communiste, l’exil forcé, puis encore la mainmise aberrante, odieuse, de potentats abjects et manipulateurs, auxquelles il faut ajouter une haine même pas bestiale, mais infrahumaine, de la part de certains serbes. Beaucoup de ces derniers ont d’ailleurs trouvé dans le sillage de leur funeste « Guide » l’occasion et le pouvoir de se venger, de trouver un misérable et honteux exutoire à leur bassesse. Le mieux que l’on puisse leur souhaiter est qu’elle soit au moins congénitale. Car le simple fait de ne pas voir clair dans les projets d’un dictateur signe une stupidité qu’il convient de condamner sans appel.

A la lecture des Lettres à mon voisin serbe, de Gani Azemi, édité chez Mols, on se demande d’où peut bien provenir tant de hargne, de mépris pour la vie ; tant de détermination à tout accomplir pour effacer de la surface de la Terre un peuple dont la principale faute est de ne plus vouloir d’un tyran à sa tête. Les méfaits commis en Serbie nous ont été largement commentés et nous ont prouvé qu’ils n’avaient pas grand chose à « envier » aux abominations fomentées par les nazis.

Le drapeau albanais est rouge et noir. On pourrait presque se laisser aller à dire : rouge pour le sang que son peuple a déjà versé jusqu’ici sous le seul fait de l’injustice et du délire humain, et noir pour l’absence d’avenir qu’il a connu durant des siècles. Et pourtant, ces mêmes couleurs, aujourd’hui, sont celles d’un pays libre qui renaît, lentement mais sûrement, à une légitime dignité. Désormais, ces couleurs sont celles d’un avènement victorieux et d’un espoir que nous souhaitons constructif.

Dans son livre, Gani Azemi pointe du doigt l’intelligentsia serbe pour dénoncer son outrageante passivité, son silence insoutenable, son absence incompréhensible de réaction face aux injustices, aux massacres perpétrés sous ses yeux par une armée serbe entraînée dans la spirale de la folie.

Une autre question, parmi tant d’autres, nous vient à l’esprit, au fil de ces 27 lettres qui sont autant d’interpellations pacifiques qu’amers constats : comment retrouver, juger et condamner les milliers de coupables, d’hommes de main, de bourreaux et de complices à tous les échelons de Milosevic, disparus aujourd’hui dans la nature, rendus à une foule confortablement anonyme et bénéficiant d’une scandaleuse impunité ?

Que ce soit sur le terrain de la guerre ou à la barre des tribunaux, avoir enfin la tête de la Bête est des plus recommandables. Mais le danger est immense de laisser sa progéniture couver en coulisse une haine prête à éclater à la première occasion.

L’Albanie mérite d’être mieux connue de nous. Son peuple a énormément souffert et se trouve aujourd’hui presque sorti de siècles de misère et de domination. Son histoire à de quoi nous glacer d’effroi. Cependant, nous avons beaucoup à en apprendre. Ne fut-ce que parce que le peuple albanais connaît en son sein trois religions dont il reste maître, et parce qu’il protège, en dépit du malheur, la source de son courage dans une albanité qui survit envers et contre tout. C’est à prendre comme une riche leçon et à méditer.

Les Lettres à mon voisin serbe de Gani Azemi viennent à point nommé dans une Europe confrontée aux mauvaises tentations. Ces lettres devraient être autant de textes à faire lire (comme tant d’autres ouvrages éclairants sur la nature humaine) dans les écoles serbes, comme partout ailleurs, dans les zones à hauts risques que sont les chefs d’états foncièrement belliqueux et antidémocra- tiques. Mais on peut rêver. Notamment à une hypothétique réponse d’un voisin délibérément mutique mais qui, soudain illuminé par un miraculeux éveil de sa conscience, accomplirait enfin son mea culpa.

Jean-Marie Luffin

1 Dicton ardéchois

 

 

 

 

 

 

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