Faik Konitza

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Remzi Përnaska

Remzi Përnaska (à droit)
Louis-Lucien Bonaparte et sa contribution albanologique  

(A l’occasion de 120ème anniversaire de son décès)

 

Cette conférence a la spécificité d’être une première, une découverte, parce qu’on ignorait jusque là que le Prince Louis-Lucien Bonaparte avait tant fait pour la langue albanaise.

Commençons cette conférence par une anecdote historique.

Un des frères cadets de notre prince, un certain Pierre-Napoléon Bonaparte, irascible et tête brulé, s’est trouvé un jour à Corfou, qui était à l’époque sous contrôle britannique.

La principale occupation de Pierre était la chasse. Malgré les dangers, il décide, avec quelques amis militaires, d’aller chasser sur les côtes albanaises toutes proches. Tout le monde prend place à bord d’un voilier. On jette l’ancre peu de temps après à quelques encablures de la côte albanaise, ensuite atteinte en chaloupes.

A peine nos chasseurs se sont-ils installés pour pique-niquer sur l’herbe qu’une rumeur se fait entendre dans le bois tout proche. Plusieurs bandits menaçants en surgissent. Ses amis terrorisés sont prêts à se rendre. Mais Pierre n’a nullement l’intention de se laisser prendre en otage, au risque de se faire tuer. Sans perdre son sang-froid, il saisit son fusil resté à portée de main. Puis, lorsque les bandits sont assez proches pour que les plombs des cartouches « fassent balle », il tire sur les deux premiers. Ceux-ci s’écroulent, mortellement atteints.

Profitant de la débandade des agresseurs, Pierre et ses amis sautent dans les chaloupes. A force de rames, ils atteignent sains et saufs leur voilier sous la fusillade des autres bandits accourus prêter main-forte à leurs acolytes. Cette affaire, qui sera même évoquée plus tard au procès de Tours, fait grand bruit. Les autorités de Corfou « conseillent » à Pierre de quitter l’île au plus tôt. Ce qu’il fait. Mais à partir de ce moment, il aura toujours présent à l’esprit qu’un danger le menace. Il pense que n’importe où, n’importe quand, il peut être la cible d’un bandit albanais voulant venger ses complices. Toujours sur ses gardes, il sera constamment armé, même chez lui.

 

Et maintenant occupons-nous de notre prince et de sa contribution albanologique.

Louis-Lucien Bonaparte est le deuxième des enfants de Lucien Bonaparte, frère cadet de Napoléot I et le cousin germain de Napoléon III.

Son père Lucien était un littéraire de premier ordre, il écrivit plusieurs œuvres, qui ont été même traduit en anglais et en espagnol.

Il avait une intention particulière pour le monde étrusque, comme témoignent un bon nombre d’articles sur ce sujet et le musée étrusque qu’il fonda sur ses terres en Italie.

Cette activité culturelle et scientifique dense explique, entre autres, le fait qu’il est devenu membre de l’Académie Française (1803).

Et maintenant on comprend mieux que notre prince Louis-Lucien Bonaparte a fait ce qu’il a fait pour la linguistique européenne et mondiale. Tel père, tel fils.

 Le père de notre illustre prince Louis-Lucien Bonaparte, a été arrêté en haute mer par les Anglais, lors de son voyage vers les Etats-Unis d’Amérique, après s’être brouillé avec son frère de Napoléon I. Aussitôt interné en Angleterre, il achète une maison à Thorngrowe (Worcestershire), où le 4 janvier 1813 naît Louis-Lucien Bonaparte. Le séjour de sa famille en Angleterre a été très bref, car en 1814, elle retourne sur ses terres en Italie. Donc, Louis-Lucien Bonaparte a grandi en Italie; étudia au Collège des jésuites a Urbino qu’il termina brillamment. Ensuite, il s’est consacré à l’étude des minéraux et de la chimie. Il était encore jeune quand sa réputation de chimiste et linguiste talentueux était répandue partout dans le monde. Il figure parmi les participants de la Première Réunion des Scientifiques Italiens à Pise. Ses premiers œuvres scientifiques, y compris son premier écrit sur les langues de l’Europe Specimen lexici comparativi omnium linguarum europaearum, ont été toutes publiées en Italie. On ignore aujourd’hui encore pourquoi il abandonne la chimie pour la linguistique comparatiste.

 Il est l’auteur de 216 ouvrages sur la chimie et la linguistique comparatiste, en basque, français, italien et anglais, parmi lesquels un vocabulaire avec des mots dans 70 langues, parmi lesquelles l’albanais aussi.

Son activité comme linguiste comparatiste se caractérise, d’une part, par des recherches linguistiques propres, et, d’autres part, par le fait qu’il est éditeur de textes dialectologiques, des traductions d’Evangiles, de paraboles et de textes sacrés qu’il commande pour presque chaque dialecte et parler d’Europe.

Il avait sa propre imprimerie à Londres, où en un an (1857-1858) édita, dix brochures avec ce type de textes, parmi lesquels la Parabole du semeur, en langue albanaise aussi.

Mais le plus grand mérite de cette activité d’édition est d’avoir fixé, photographié, autant que faire se peut, des langues, des dialectes et de différents parlers de l’Europe au début du XIXème siècle.

Cette large activité scientifique ne l’empêcha pas de faire de la politique. En 1848, est élu député de la Corse à l’Assemblée Nationale de France; en 1849 est élu représentant du peuple du département de la  Seine jusqu’en 1851; il est promu Grand Commandeur de la Légion d’Honneur et obtient la Grande Croix de la Légion d’Honneur; il est élu sénateur; les titres de Prince et Altesse, ainsi qu’une pension de 130000 franc or lui ont été accordés. De 1867 et jusqu‘en 1870 il a été Président du  Conseil Général de la Corse.

Après la chute de l’Empire il vécut à Londres, où il a crée une bibliothèque richissime d’un nombre extraordinaire de livres dans et sur les langues du Monde, comme témoigne Essais d’un catalogue de la bibliothèque du feu prince Louis-Lucien Bonaparte de Victor Collins, en 1894, trois ans après le décès du Prince.

En 1883, il est récompensé d’une pension de 250 livres sterling par la Reine d’Angleterre pour ses travaux scientifiques sur les dialectes de l’anglais.

Il est décédé à Fano en Italie le 3 novembre 1891, à l’âge de 78 ans, sans lesser d’héritiers légitimes; il a laissé un héritier illégitime, lequel, de son côté, n’a pas eu de descendance.

En tant que fervent catholique, il est enterré à St. Mary's, à Kensal Green au nord-ouest de Londres, à côt é de son fils illégitime Louis-Clovis.

Il était docteur d’honneur pour le droit civil de l’Université d’Oxford.

La plupart de ses travaux philologiques est consacré à l’étude du basque et de ses dialectes. Vilhelm Humoldt et lui sont les plus grands basquologues de tous les temps.

Il a également étudié les parlers de l’italien et de l’anglais.

Il s’est occupé des dialectes que des langues elles-mêmes. Partout où il allait, il s’intéressait au parler du pays et dépensa une bonne partie de sa fortune pour se procurer des textes de ces dialectes et parlers.

Il avait une très riche correspondance avec les traducteurs de la Bible, dont les traductions ont été publiées à ses frais. Il leur posait deux conditions : la traduction de l’Evangile selon Mathieu devrait être faite à partir de la traduction en français par Lemaistre de Sacy, et non des langues classiques, et, deuxièmement, le traduire dans le parler local du traducteur. C’est peut-être là la raison pour laquelle il note le nom du traducteur sur la page de garde du livre.

Il y a de fortes chances qu’il ai correspondu avec des traducteurs albanais aussi, comme avec Dora d'Istria, De Rada, Vincenzo Dorsa, et surtout avec Dimitri Camarda.

Il avait sa propre imprimerie, installée dans sa maison à Londres, où il publia non seulement ses propres travaux, mais aussi les traductions bibliques qui ont été faites sur sa commande.

Il a prété une intention particulière à la qualité des éditions, surtout du papier et de la couleur, c’est pourquoi elles sont encore aujourd’hui dans un état irréprochable. Ses connaissances en chimie y sont pour beaucoup.

Louis-Lucien Bonaparte avait une bibliothèque extrêmement riche en livres sur les langues du Monde, c’est une véritable vitrine du savoir sur les langues naturelles et leurs dialectes du Monde au milieu du XIX-ème siècle, c’est en quelque sorte la mémoire de l’humanité sur les langues et leurs dialectes connues jusqu’à ce siècle là. Il croyait qu’il disposait d’une collection jamais égalée à son époque. Et c’est vrai.

Sa, bibliothèque était composée d’environ 15000 livres sur les langues, un vrai Tour de Babel.

Sa dernière volonté était que sa bibliothèque de 13669 livres soit gardée intacte après sa mort et si jamais elle était à vendre, qu’elle soit vendu à un seul acquéreur. Il ya de fortes chances qu’elle soit vendu à Newberry Library de Chicago.

Les fonds albanologiques de cette gigantesque bibliothèque sont d’un itérêt particulier pour l’étude de l’histoire de la langue albanaise, de ses dialectes et parlers.

Dans le Catalogue de Collins sont répertorié 91 livres qui traitent de l’albanais, ce qui est rare pour l’époque, et on peut affirmer que les fonds albanologiques de cette bibliothèque sont les plus complètes que ceux des albanologues de sa génération, mais aussi des plus importants de sa bibliothèque.

A ces livres sur l’albanais, répertoriés dans ce catalogue, il faut ajouter au moins trois Evangiles et la Parabole du semeur en albanais qu’il a publiées à Londres.

Ainsi, dans la bibliothèque du Prince il y avait au moins 95 livres avec des textes en albanais.

Pour la publication des trois Evangiles et de la Parabole du semeur, il a fallu fondre des caractères spéciaux et le Prince n’a pas ménagé son bien pour qu’ils soient.

Maintenant, regardons de plus près ce qu’il y a d’albanais dans les livres qu’il a édités lui-même :

Dans Classification morfologique des langues européennes, adopté par le prince Louis-Lucien Bobaparte pour son Vocabulaire comparatif, Londres, 1863 Louis-Lucien Bonaparte range les langues du monde en classes. Les langues indo-européennes figurent dans la deuxième classe. Il subdivise les classes en souches et ces dernières en branche.          C’est ainsi que l’albanais est rangé dans la deuxième classe, c'est-à-dire parmi les langues indo-européennes, dans la famille gréco-latine, mais comme une branche à part sans filiation.

Dans le livre Vocabularium comparativum omnium linguarum europaearum, opera et studio Ludovici Luciani Bonaparte – Pars prior, Nomina substantiva complecteus, Florentiae, typis societatis typographicae, MDCCCXXXXVII, aux 56 mots latins il note les équivalents dans les langues de l’Europe, y compris les équivalents albanais.

Dans la Parabola di seminatore ex Evangelio Matthaei, in LXXII europaeas linguas ae dialectos versa, et romanis characteribus expressa, Londini, 1857, dans la quatrième partie du livre, à la page 24 on trouve le texte en albanais.

Dans Il Vangelo di S. Mattheo, tradotto dal testo greco nel dialetto albanese di Piana de'Greci in Sicilia da un nativo di questo logo. Riveduto et corretto da Don Demetrio Camarda…, Londra, 1868 ; dans :

Il Vangelo di S. Mattheo, tradotto dal testo greco nel dialetto calabro-albanese di Frascineto dal Sig. Vincenzo Dorsa. Riveduto et corretto da Don Demetrio Camarda, Londra, 1869 ;

Et dans Il Vangelo di S. Mattheo, tradotto della volgata nel dialetto albanese scutarino dal P. Francesco Rossi da Montalto. Riveduto et corretto da M. Gaspare Grasnich, abate mitrato di Mirditta, Londra, 1870 on trouve le même texte en albanais de trois parlers albanais différents.

Prince Louis-Lucien Bonaparte a publié dans la revue Transactions de la Société Philologique de Londres, en 1885, six ans avant sa mort, un long article intitulé Albanian in Terra d'Otranto, article qu’en lui-même dit beaucoup de ses intérêts scientifiques sur l’albanais. Mais il ne s’arrêta pas là, il a repris l’article, après avoir investigué sur le terrain le compléta et l’a publié de nouveau, dans la même revue, en 1891, quelque temps avant son décès.

            Cet article, probablement le dernier de sa plume, traite principalement des parlers des Arbëresh d’Italie. De surcroît, il l’accompagne de cartes des lieux où on parlait l’albanais dans la Péninsule Italique.

 L’albanais dans les terres d’Otrante

I. Liste de 166 mots, pour la plupart qui ne sont pas les mêmes que dans Specimen …

II. Phrases (Traduits par Santoro).

 

  1. Lenjə, zodərottə, díttənə e mirə.

Lascio, signoria, giorno-il il buono.

  1. Pəndzó pə gjəndənə immə tšə jetə mə ti.

Pensa per la-gente mia che è con te.

  1. Eda, ka japə funjə

Va, che ti do mazzate. (goditje me topuz)

 

III. Romance (Përkthyer nga Santoro)

Voir plus bas la version d’Hanusz

 

IV. Pater noster (traduit par Santoro)

  1. Tatta inə, tšə jetə ndə kjela : :
  2. Tə jessi kljottə énbrənə itə.
  3. Tə vî parraddzi itə.
  4. Tə jessi bənnə si do ti, si ndə kjelə, kəštú pər de.
  5. Innə sodə búkənə jonnə pə dítnətə.
  6. Lerə tə tíratə tə tónnatə, si nə ja lemmi tə tiéravə tə tonna.
  7. E mosə nə špirə ndudə e liggə.
  8. E dikə nevé ka təkekia.
  9. E kə štu kjoštə.

      Amen.

E’nbrəni Táttəsə, énbrəni tə i Bírriti, e Spirti Šéndidi. E kə štu kjoštə.

            In nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti. Amen.

            Cette prière est traduit en neuf parlers arbëresh napolitain.

V. Romance

(Selon Hanusz-it)

  1. Thinja, se ngə te denja, e iši panzán,

Je simulais que je ne t'aimais pas, et c'était un mensonge.

  1. Kundzədró ti zəmbra imə.

Tu as pénétré mon coeur.

  1. Pərpara tə škoda njaj me buz,

Devant toi je marchais un peu faché;

  1. Kljeve pə grestera, tsə ngə tə vreta.

C'était pour les hommes que je ne t'ai pas regardée.

  1. U kam e ljen, ku iše mir denja,

Je l'ai laissé où il était, l'amour,

  1. Tə t’mar ti, zenbra imə.

Pour te prendre, o mon coeur.

  1. Naní príremi ne día, se ne dúgemi,

Alors tournons-nous tous deux, si nous nous aimons,

  1. Šokje mə ka tə jesəš, tšə do Krišti.

Afin que tu sois ma femme, ce que Dieu veut.

VI. Sonnet

(Selon Hanusz)

  1. Die mbrənb škoda e ngə tə pêu,

Hier soir j'ai passé et je ne t'ai pas vue,

  1. E ti búkəra imə, ndə argalî,

Et toi, ma beauté, au métier à tisser,

  1. Nga kopané, tš’ipnje nd’ajó kaš,

Chaque coup que tu donnais dans cette caisse

  1. Me škandogšə zənbra pə ti.

M'a brisé le coeur pour toi.

VII. Improvisation

(Selon Hanusz-it)

  1. Denja tə dinja, tšə ka te bəše,

Je voudrais savoir ce que tu dois faire

  1. Me kat tə škúor, tšə je tə bən.

Avec cette ecriture que tu es en train de faire.

Aux neuf traductions de Pater Noster, il faut ajouter cinq autres traduits en cinq autres parlers arbëresh et notamment :

I. de Frascineto

II. de Piana de' Greci

III. en Toskërisht

IV. en Gegërisht

V. en Në gegërishten e Shkodrës

L’article Albanian in Terrra d’Otranto du Prince Louis-Lucien Bonaparte se termine par la traduction en albanais de Frascineto, en grec moderne, en gallo-italien, en provençal et en illyrien du récit IX, du Premier Jour de Décaméron de Giovanni Boccace. La traduction de ce récit outre les valeurs dialectologiques pour ces cinq parlers, elle présente pour l’albanais un intérêt littéraire particulier : elle fait partie des premières traductions en albanais du Décaméron.

Dans une des notes historiques et bibliographiques à la fin de l’article notre Prince écrit :

« Comme on le sait largement, l’albanais a été introduit en Italie du Sud vers l’an 1440, par Demetrius Reres Castriota; fils du Commandant albanais bien connu Skanderbeg; et par ce qui les suivairent.

Il me plaît de souligner en guise de conclusion que notre illustre Prince Louis-Lucien Bonaparte a commence son activité de linguiste par l’étude du basque et la termina par l’étude de l’albanais.

Mais comme on a commencé cette conférence par une curiosité historique, terminons-la par une autre curiosité linguistique :

Il parlait couramment l’italien, le français, l’anglais, l’espagnol et le basque. Le basquologue français Julien Vinson nous assure que notre Prince parlait français avec un accent anglais bien prononcé.

 

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